Jacques Charpentreau Accueil
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    Un poète et sa poésie

 

     Bien des poèmes de Jacques Charpentreau sont connus. On les retrouve dans ses recueils, évidemment, dans de nombreuses anthologies, parfois sur les murs, et très souvent sur des sites d'Internet. On les apprend et on les récite dans les écoles et les collèges. Certains ont été traduits et ils ont voyagé en Europe, en Russie, et jusqu'en Chine. D'autres sont devenus des chansons.
     De nombreux Prix littéraires ont distingué l'œuvre poétique de Jacques Charpentreau, qui est ainsi « reconnue » par des poètes, et appréciée par tout le monde. Il a reçu la plus haute distinction poétique – puisqu'une école porte son nom.
     On trouvera sur son site diverses informations et des poèmes régulièrement renouvelés.


     (Les recueils disponibles de Jacques Charpentreau peuvent être commandés chez les libraires ou commandés directement à la Maison de Poésie, SPF, 16, rue Monsieur le Prince. 75006 Paris).

 

 

Le chant

 

On ne voit pas l’oiseau qui chante
Au cœur de la nuit de velours.
C’est le rossignol en amour
Et sa chanson est plus troublante
D’être d’ombre la voix qui sourd.

 

Dans l’obscurité du poème
On ne sait qui chante et pourtant
On écoute le cœur battant
Car c’est le chant de l’amour même.
Quelle est cette voix qu’on entend ?

Le fil d’or.

 

***

 

 Carpe Diem

 

Bijou que le printemps cisèle,
Le papillon ouvre ses ailes
          Rouge et or.

 

La beauté passe, souveraine,
Mais un souffle de vent l’entraîne
          À la mort.

 

Fragile instant, joie éphémère,
Beauté tremblante, ô ma chimère
          Que j’aimais !

 

Amour, papillon, feuille morte,
Le vent de la vie vous emporte
          À jamais.

Le Chant de la lumière.

 

 


      Le fil d'or. Couverture            Ombre légères. Couverture            Le chant de la lumière. Couverture


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NOUVEAUTÉ

 

JACQUES CHARPENTREAU

 

LES SECRETS DU ROYAUME

 

 Poèmes pour de jeunes lecteurs


     Un nouveau recueil : soixante-dix nouveaux poèmes pour réjouir tous ceux qui aiment la poésie – et d’abord ces « jeunes lecteurs » qui découvrent les merveilles de l’imagination et des mots, ces mots qui les amènent au royaume de la poésie et de la vie.
     On sait bien que l’accord des enfants et de la poésie est une rencontre à la fois merveilleuse et naturelle, mais on sait aussi combien il est délicat de choisir les poèmes de cette première rencontre. En voilà quelques-uns qui ne décevront pas leurs jeunes lecteurs (ni les parents qui retrouveront eux aussi leur premier émerveillement poétique).
     Le charme de ces vers, au sens de « l’enchantement », vient de leurs images d’une simplicité éblouissante, et de leur chant qui est celui d’une versification si souple, si harmonieuse, qu’elle semble naturelle, alors que la poésie utilise ici toutes les ressources du vers français.
     Ce n’est pas par hasard que beaucoup de poèmes de Jacques Charpentreau sont lus, aimés, partagés dans les écoles en France et dans tous les pays où notre langue est parlée avec des accents plus ou moins divers, qu’on les retrouve dans des écoles françaises en Indonésie ou en Afrique, et en traductions jusqu’en Russie ou en Chine. On peut dire que cette poésie qui chante dans ces classes est ainsi devenue une poésie classique – mais vivante.

     Jacques Charpentreau a reçu de nombreux Prix (y compris de l’Académie française) et un groupe scolaire a choisi de porter son nom. Mais sa plus grande récompense, c’est que ses poèmes soient appris et chantonnés par des enfants pour leur propre plaisir – et peu importe qu’ils aient oublié le nom du poète, s’ils entendent longtemps, toute leur vie peut-être, ses vers chanter en eux.

 

Un livre de 104 pages, 11,7 cm x 18,5 cm. 18 euros. Avec des collages de l’auteur.

ISBN : 978-2-35860-025-5

 

  LA TOURELLE. LA MAISON DE POÉSIE

SOCIÉTÉ DES POÈTES FRANÇAIS. 16, RUE MONSIEUR-LE-PRINCE. 75006 PARIS

 

En vente en librairie ou à la Maison de Poésie (ajouter 2 € pour participation aux frais d’expédition).

 

Grain d’or

 

Quel est donc ce petit point d’or,
Est-ce une graine de soleil,
Est-ce un joyau, est-ce un trésor
Dans le matin qui se réveille ?

Du vieux tilleul au bouton d’or,
La petite étincelle éveille
Le matin qui prend son essor,
Le jardin qui sort du sommeil.

De la jacinthe au sycomore,
Quelle est cette infime merveille,
Cette étoile qui brille encore ?
– C’est moi, dit la petite abeille.

 

 ***

 

La nuit. Le jour.

 

Je rêvais que j’étais
L’oiseau qui s’envolait
Le poisson qui nageait
Le cheval qui trottait
Le chat qui ronronnait.
J’étais bien. Je rêvais.

Je rêvais que j’étais
Le fleuve qui coulait
L’océan qui grondait
L’arbre qui bourgeonnait
Le vent qui s’enfuyait.
J’étais bien. Je rêvais.

Je me réveille et c’est
La nuit qui se défait
Le soleil qui paraît
Le jour que je connais
Le monde qui renaît.
Je vis. Je viens. Je vais.

 

 

Secrets du royaume. Couverture

 

 

Mes bêtes               Sortilèges

 

 

Des Fées de bonne compagnie

 

Je ne fréquente que les Fées
          Très bien coiffées,
Celles qui, même les hivers,
          Parlent en vers,
Les Fées qui partent en carrosse
          Pour Saragosse,
Les Fées en robe de gala
          Et falbalas,
Longs cheveux flottant sous des voiles
          Brillant d’étoiles,
Des Fées qui changent les cailloux
          En beau bijoux,
Des Fées-bonheur, des Fées-marraines,
          Des Fées de reine,
Leur baguette magique en main
          Sur les chemins
De Séville ou de Pampelune
          Ou de la lune,
Des Fées belles dans leurs atours
          Comme le jour,
Des Fées de châteaux en Espagne
          Ou en Cocagne,
Belles à crier sur les toits –
          Mais moins que toi.

 

Les secrets du royaume


***


CE QU'EN PENSE


L'Étrave :


L'Étrave


***


Louis Delorme :


Jacques Charpentreau – LES SECRETS DU ROYAUME 

 

     Les secrets du royaume ! Du royaume de Poésie bien sûr ! c’est ce qu’ajoute Jacques Charpentreau sur l’exemplaire qu’il me fait l’honneur de me dédicacer. En sous-titre : Poèmes pour de jeunes lecteurs.
     Existe-t-il une poésie pour enfants ? C’est Jacques Charpentreau lui-même qui m’avait posé la question. Il me semble qu’on peut donner à lire aux enfants, voire à apprendre, la plupart des poèmes. Ce qui compte c’est la façon de les aborder. Mais on peut concevoir aussi une poésie pour les jeunes lecteurs. C’est ce qu’ont fait Maurice Carême, Claude Roy (Enfantasque ), Robert Desnos (Chantefables et Chantefleurs) et même Apollinaire (Bestiaire). Et Jacques Charpentreau également qui est connu pour les anthologies poétiques qu’il a réunies à l’attention des écoles. On connaît de lui : Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant (destinés à un public d’école primaire) et Poèmes pour les Jeunes du temps présent (à l’adresse des adolescents)
     Si l’on veut faire une poésie à l’intention des enfants, l’important c’est de ne pas tomber pour autant dans la mièvrerie, dans l’infantilisme. S’imaginer que les enfants sont incapables d’accéder à la beauté des mots. Et d’en jouer eux-mêmes. Comment le poète s’y prend-il pour se mettre à la portée de ces jeûnes lecteurs ? Il utilise de préférence des mètres courts, quadrisyllabes, pentasyllabes, hexasyllabes, heptasyllabes, octosyllabes, bien cadencés et ainsi propres à accrocher l’attention et la mémorisation du texte. Tout cela, c’est de belle musique ! Et des recettes qui fonctionnent : les interrogations ; « Qu’as-tu fait en classe aujourd’hui ? / Du parachute en parapluie // Qu’as-tu fait en cours de français ? Oublier tout ce que je sais. » (in Questions inévitables au retour de l’école), les jeux sur les mots et expressions : « Qu’elle était belle la Lurette / Qui se promenait au jardin,/ Collier d’or, robe de satin, / Dansant et chantant à tue-tête. » (in La Belle Lurette), les contradictions, les changements de rôle : « Changeons ! a dit le maître. / Le noir s’appelle blanc, / Le froid devient brûlant, / Quatre et treize font seize, / On conduit sans volant. » (in Qui sont les bons élèves ? ) et puis, un surréalisme de bon aloi qui plaît tant aux enfants ; « Léa joue du violon à voiles / Zéphyrin d’un truc à pédales / Suzon du fromage à virgules / Moi, je joue du fauteuil à bulles. » (in Les musiciens).
     Le livre de Jacques Charpentreau ne s’adresse pas qu’aux enfants. Il peut devenir aussi un excellent outil pédagogique. On peut faire réagir les enfants sur la plupart des poèmes. On pourra chercher d’autres Qu’as-tu fait ?, d’autres joueurs d’instruments bizarres, d’autres changements d’identité. Que vont devenir le chat, le zèbre... ? Jacques Charpentreau connaît bien l’univers des enfants : il exploite les thèmes qui « marchent », en regroupant les textes qui y font référence : La clé des champs, À l’école, Mes bêtes, Sortilèges, etc. Ce didactisme ajoute à l’intérêt du livre.
     Laissons-nous emporter Au Royaume  de poésie avec ces « fées en robe de gala / Et falbalas / Des fées qui changent les cailloux / En beaux bijoux », avec « le vrai magicien / Réveillant la terre endormie / Par sa mystérieuse alchimie », nous qui avons su rester de grands enfants et nous pourrons, par esprit de contradiction, jouer avec les nôtres, à trouver des sorciers qui changent les bijoux en cailloux, qui retardent la venue du printemps, qui sait ? Pour augmenter notre plaisir, le poète illustre son recueil avec des collages qui prolongent le rêve. Votre livre me donnerait envie de retourner à l’école pour le transmettre à mes élèves. Merci, cher Jacques Charpentreau pour cette bulle de bonheur ! nous en avons tellement besoin.

 

Louis Delorme

 

***

 

Robert Vigneau :


L'appel de l'arbre

   Appel de l'arbre

 

Dans l’arbre

 

Ne voyez-vous pas
Ces branches ces bras
Ces feuilles ces mains
Qui supplient en vain ?

 

N’entendez-vous pas
La plainte tout bas
Dans le vent la voix
Qui tremble d’effroi ?

 

C’est qu’une âme pleure
Dans l’arbre et demeure
À jamais en larmes
Captive d’un charme.

 

Pour la délivrer
Il faudrait l’aimer.



                                                                                             


 

Bertrand Degott

 

Ballade du Royaume

 

 

 

à jacques Charpentreau

 

 

Villon Guillevic ou Guillaume
(dit Kostro) avaient-ils vraiment
percé les secrets du royaume ?
ça reste un mystère et pourtant
la formule n’a rien d’occulte…
à vous lire c’est évident
il ne faut jamais être adulte

comme vous l’apprenez aux mômes
dans votre livre il est prudent
d’offrir une fleur qui embaume
on fait bien de parler au vent
d’autant plus qu’il nous catapulte
pas toujours se brosser les dents
surtout ne jamais être adulte

j’ai noté sur moi des symptômes
qui pourraient se faire inquiétants
les genoux sans mercurochrome
je caracole après le temps
et parfois me plais au tumulte
– le ciel m’épargne l’accident
qui de moi ferait un adulte

ami Charpentreau, à moins d’en
rire la vie nous laisse inculte
merci de m’enseigner comment
ne jamais jamais être un adulte.

 

Bertrand Degott

 

                                                                                      

 

 

AUTRES POÈMES

 

Le rire de l’ange

 

Je sens une aile qui me frôle
Pendant que je rêve et j’écris
Des vers sur les anges : il rit
L’ange derrière mon épaule.

Le Visage de l’ange.


***


Le chant

 

J’attendrai le temps qu’il faudra,
Je serai pluie, je serai pierre,
Galet, silex, cendres, poussière,
Fleur de pêcher, fruit de cédrat,

 

Quand le ciel claquant comme un drap
Sous le vent des heures dernières
Déchirera sa bleue bannière
Dans un universel fatras,

 

Je serai là, gerbe d’atomes
Éparpillés sous le grand dôme
Qui ne connaîtra plus de lois !

 

S’élèvera dans ce désastre
Embrasant le ciel d’astre en astre
Le chant que je portais en moi.

La fugitive.


***


L’Odyssée

 

Bousculade à la queue, c’est pour l’Eldorado !
Chaque jour le chaudron bout dans l’aérogare,
Ça vit, ça va, ça court, ça pue, ça se bagarre,
Enfants, chiens, retraités, valises, sacs à dos…

 

Pèlerins et bourgeois déguisés en clodos,
C’est la même ferveur sur la route. Pleins phares !
Ce long serpent figé, c’est l’armée des barbares
Qui grouille à pied, en train, à cheval, en radeau.

 

Monceaux de viande grasse épandus sur les plages,
Concentration des camps, remugles de cités,
Bruit, fureur et bonheur de la promiscuité !
Heureux qui comme Ulysse après un long voyage

 

Retrouve son fauteuil, et seul s’enferme à clé,
Rêvant de l’Odyssée sans voisins ni télé.

                      Écoute-les bêler,
                          Du Bellay !

 La part des anges.



  

 Le visage de l'ange couverture             La fugitive             la part des anges Couverture   

 

 

Métaphysique

 

Sur la corde à linge
ma chemise se gonfle au vent.
Il n’y a rien dedans.
On ne voit pas
une âme mise à sécher.

Musée secret

 

***

Le vieux poète

 

Moi, mon royaume fut royaume de papier,
Ma richesse des mots, mes titres des poèmes.
Je ne fus même pas le seigneur de moi-même,
Je n’ai rien inventé, je n’ai fait que copier.

 

Je n’eus pas de servants ni de valets de pied,
Je ne fus châtelain qu’en Espagne ou Bohème.
Un sonnet réussi fut mon trésor suprême.
Ma voie royale fut un tout petit sentier.

 

Mais j’eus tant de bonheur à quelquefois entendre
Mes simples mots redits par de jeunes voix tendres,
Des enfants inconnus, dans un moment heureux !

 

Ces enfants devenus des hommes, j’imagine
Qu’ils entendent toujours cette voix anonyme
Et mon âme allégée chante encore avec eux.

La fugitive.


***


 Le petit clown blanc de la lune

 

Le petit clown blanc de la lune
Joue du violon, bat du tambour,
Jongle avec des noyaux de prunes,
Des diamants, des pommes d'amour,
Dans la douce nuit de velours.

 

Le petit clown blanc de la lune
Se balance au ciel en rêvant;
Par-dessus la mer et les dunes,
Il se laisse bercer au vent
Sur son grand trapèze volant.

 

Le petit clown blanc de la lune
Me regarde au fond de la nuit.
Il console mes infortunes,
Il me sourit, pâlit, et puis
Le petit clown s'en va sans bruit.

 La carpe de mon pommier



Cirque


La Carpe de mon pommier.  Collage de l'auteur.

 


La Carpe. Couverture                                           Musée




                                                                                                                             

 

 Actualités

 

L'école. Panneau Decaux

 

Rencontres

 

 

Radotages-Radeau d’âge


"L’éphéméride fait mes rides"


- Lundi 17 mars 2014

 

Des particules très particulières

 

     Pollution : la circulation des automobiles à numéro pair est interdite. On se sent protégé.

     Les très riches prendront leur hélicoptère. Les riches, une autre voiture, la Mercédès par exemple, voire la Jaguar s’il le faut. Les malins trafiqueront leur plaque. Les gens du commun prendront les bétaillères des transports qui leur sont exclusivement réservés. Les autres perdront leur journée de travail.
     Voilà enfin une mesure finement pensée. Les écologistes sauront s’en souvenir aux élections de dimanche.

 

 

Discordance

 

J'ai eu faim, j'ai eu froid, draps cassés par la glace,
Dans ma chambre sans feu, moins dix sous le zéro.
J'ai mangé des déchets tout grouillant d’asticots.
Je n'étais pas à plaindre à mon obscure place :
J'avais un ami juif. Hitler a eu sa peau.

Et maintenant je mange et bois ce qui me tente.
J'appuie sur un bouton, je m'éclaire et j'ai chaud.
Je brûle de l'essence en roulant en auto.
– Vivez à la bougie, jeûnez si ça vous chante,
Moi, j'ai déjà donné, messieurs les écolos.

 

                               


- Mercredi 12 mars 2014

 

Oublié

 

     Un professeur de français a demandé à ses élèves, dont l’un de mes arrière-petits-fils, de composer un poème, sur n’importe quel sujet. Bizarre. Ce collégien m’a réclamé mon aide téléphonique, que je lui ai apportée avec la technique du crochet égyptien. Il en a tiré un poème. Le professeur l’a coté : 19,5 (« on ne peut pas mettre 20 à un poème », a-t-elle affirmé). Mais elle a soupçonné son élève d’avoir copié ces vers. Où ? Il a avoué avoir été aidé par son arrière-grand-père. Qui ? Il a donné mon nom.
« Impossible , a-t-elle dit, il est mort ».

Je n’en avais pas été prévenu

 

Anonyme

 

Il n’est plus le gentil poète
Ami des fleurs et des oiseaux,
Des enfants chantant à tue-tête
Ou rêvassant sous le préau.

Vous oublierez ses yeux sa voix
Sa silhouette son sourire
Puisque l’aujourd’hui se retire
Pour se perdre dans l’autrefois.

Il savait que rien ne demeure
Que tout fuit même un souvenir
Et que le monde en devenir
Pour vivre a besoin que tout meure.


Mais peut-être pas quelques mots,
Un vers perdu qui se répète
Sans savoir le nom du poète
Et chantonné sous un préau.

 

                                  


- Jeudi 20 février 2014

 

Un ministre bien informé

     France-Culture reçoit ce matin Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale. À côté de sujets politiques, on lui signale à 8 h 55 que les œuvres de l’écrivain Philippe Jaccottet vont être publiées dans la collection de « La Pléiade ». La journaliste Sabine Audrerie en dit quelques mots, puis interroge le ministre sur la transmission de la poésie par l’école. Il s’en réjouit ; moi aussi. Elle ajoute : « Aujourd’hui, on apprend Jacques Charpentreau, Madeleine Ley et Roland Topor » au cours préparatoire ». Et d’autres, probablement.
      Cette révélation trilogique amène le ministre à rappeler que les enseignants choisissent librement les poèmes qu’ils font découvrir à leurs élèves : l’État n’impose pas une liste obligatoire. Le ministre en est content ; moi aussi.


Les papillons

 

L’été, sous l’arbre à papillons,
Sur l’herbe verte je m’allonge
Et dans les rêveries du songe
Je contemple leur tourbillon.

Par cent, par mille, par millions,
Frémissent les petites ailes
Dont toutes les couleurs se mêlent,
Jaune, blanc, doré, vermillon.

Maillons, médailles, médaillons,
Un doux nuage de bijoux
Caressant vient frôler ma joue
En pacifique bataillon.

Je rêve comme Cendrillon
Et dans l’odeur sucrée des fleurs
Au milieu de mille couleurs
Je vole avec les papillons.


Les secrets du royaume.


                               



- Jeudi 13 février 2014

 

Les amis inconnus

 

     Je reçois aujourd’hui quatre petits signes d’encouragement.

     D’abord un beau recueil de poèmes de Daniel Cuvilliez, Embellie, où il me fait apparaître dans son poème « La chasse aux e » (muets), avec une aimable taquinerie sur ce sujet (essentiel pour un poète, lui avais-je affirmé, un peu doctement).
     Ensuite, un poème écrit collectivement qui m’est adressé par une classe de Cours moyen d’une école du Var.
     Et puis je découvre dans un roman de Michèle Abramoff, Infidélité, que le fils de son héroïne récite l’un de mes poèmes dans un dîner familial.
     Et encore qu’un de mes poèmes est publié en Écosse.

     Évidemment, tout ceci me fait plaisir ; un auteur est toujours content de ce genre de reconnaissance, encore plus s’il fait partie de ces parias que sont devenus les auteurs de poèmes, totalement ignorés par ceux qui détiennent les clés pour ouvrir ou fermer les canaux de l’information.
     Mais le plus important, c’est l’existence de ces amis inconnus, de ceux qui continuent à vivre pour autre chose que le profit, à croire en autre chose que dans les courbes de croissance, à vivre sans s’inféoder aux impératifs des maîtres du décervelage permanent.
     Avis à tous ceux qui refusent la servitude exigée par la médiocrité, à ceux qui tentent de survivre avec leurs foi dans les valeurs humaines : nous sommes dispersés, inconnus, sans pouvoir, mais nous ne sommes pas seuls. Persévérons.

 

L’île des rêves

 

Il a mis le veston du père,
Les chaussures de la maman
Et le pantalon du grand frère :
Il nage dans ses vêtements.

Il nage, il nage à perdre haleine.
Il croise des poissons volants,
Des thons, des dauphins, des baleines…
Que de monde dans l’océan !

Écume blanche et coquillages,
Il nage depuis si longtemps
Qu’il aborde enfin au rivage
Du pays des rêves d’enfants.


Poèmes pour peigner la girafe
Michèle Abramoff, Infidélité.

                            

 

- Jeudi 9 janvier 2014

 

Disparition et continuité

 

     Décédé aujourd’hui à quatre-vingt-quatorze ans, jour anniversaire de sa naissance (9 janvier 1920), Jean Fabre avait dirigé avec beaucoup de bonheur depuis 1965 les Éditions de L’École des loisirs, spécialisées dans la littérature pour l’enfance et la jeunesse. Grâce à lui, il s’agissait bien de « littérature », accompagnée par une grande qualité des illustrations. Il avait également créé la librairie Chantelivre, rue de Sèvres à Paris. La maison d’édition, à la même adresse, se trouve dans des lieux habités jadis par Huysmans.
      Jean Fabre fut un très grand éditeur, d’une remarquable qualité humaine, cultivé, ayant su ouvrir la tradition des livres pour la jeunesse aux exigences de la modernité. J’avais eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises, car L’école des loisirs ne s’était pas enfermée dans les seuls albums qui ont fait sa renommée. Jean Fabre avait aussi publié des poèmes à l’intention des enfants. Les poètes déplorent particulièrement sa disparition, puisqu’il leur avait permis de rencontrer de jeunes lecteurs. Mais cette maison « familiale » continue, animée en particulier par son neveu, Jean Delas. Elle fêtera ses cinquante ans l’an prochain, en ayant certainement encore enrichi son catalogue qui comprend actuellement 5 700 titres – peut-être avec quelques nouveaux recueils de poèmes.

 

À la Bastille

 

La cousine Pétronille,
Oncle Jean, tante Camille,
Leurs trois fils, leurs quatre filles,
S’en vont danser le quadrille
          À la Bastille.

Escarpins et espadrilles
Sautent, frétillent, sautillent :
Figures, chansons et trilles ?
En cadence ils se tortillent
           À la Bastille.

Le dernier de la famille
Donne un tel coup de cheville
Qu’il tient là-haut sans béquille.
C’est lui le génie qui brille
           À la Bastille.


Paris des enfants. Illustrations de Valérie Charpentreau.
L’école des Loisirs, 1978.

 

La Bastille (Paris des enfants)

 

                              

- Jeudi 26 décembre 2013

Désespoir

 

      Attilio Maggiulli, créateur, animateur, directeur de La Comédie italienne à Paris, aujourd’hui à 10 heures a heurté volontairement avec sa voiture la grille d’entrée du Palais de l’Élysée. Il a été arrêté, conduit à l’hôpital Georges Pompidou pour soigner ses blessures, inculpé – puis mené à un examen psychiatrique. En fait, il voulait attirer l’attention sur la situation de son théâtre, une salle de cent places au 17, rue de la Gaîté, où il poursuit la tradition de la Comedia dell’ Arte depuis 1980 (après la rue du Maine, dès 1974). Mercredi 25 décembre, il avait, déjà brûlé un mannequin d’Arlequin près de l’Élysée.
     La grande qualité des spectacles de son théâtre n’est pas en cause. Mais, victime de la crise qui raréfie les spectateurs, accablé d’impôts, de taxes, de soucis (comme tout le monde, certes), voyant ses subventions diminuer, Attilio Maggiulli, à soixante-sept ans, à la tête d’une équipe de dix personnes, ne peut plus faire face. Il est comme ces milliers de travailleurs, ouvriers, paysans, employés, que les maîtres de notre société jettnt à la rue, mettent au rebut, et qui tentent d’attirer l’attention par des gestes spectaculaires. En vain.
     Beaucoup d’économistes (y compris des Prix Nobel) remettent en cause les politiques économiques et financières de nos Énarques français, de nos Commissaires européens, de nos Spécialistes mondiaux, de nos Profiteurs universels. En vain.
     Les riches le sont de plus en plus, les pauvres de même, les classes « moyennes » aplaties.
     On peut aussi s’interroger sur le bien ou mal fondé des subventions de ce qui est devenu « l’industrie culturelle ». Quand on constate les attributaires, les sommes en cause, les résultats de la distribution de la manne, on a la tentation de souhaiter la suppression de toute subvention d’État.
     Mais qui prendra le relais ? Les choix des mécénats privés sont de plus en plus inquiétants. Il suffit de constater les horreurs dont s’entichent certaines Fondations, pour se méfier de « générosités » publicitaires.
     « Malheureux le pays qui a besoin de héros », faisait dire Bertolt Brecht à son Galilée.
     Et malheur à ceux qui font des citoyens des désespérés, chassés de leur usine ou de leur théâtre.
     Tout de même, un clin d’œil de l’histoire : la petite salle du théâtre italien d’Attilio Maggiulli a repris, rue de la Gaîté, un local qui était celui d’un commissariat de police. C’est dans ce commissariat que furent conduits dans la nuit du 14 au 15 février 1930 les surréalistes forcenés après une de leurs expéditions punitives. Un cabaret du boulevard Edgard-Quinet, tout proche, s’était baptisé Le Maldoror, sur la suggestion de Robert Desnos, et les surréalistes y avaient vu une insulte à leur bien-aimé Lautréamont. Ce soir-là, la princesse Agathe Paléologue y donnait un souper privé. L’escouade menée par André Breton armé d’une canne redoutable, envahit le cabaret à minuit et elle renversa les tables, brisa les miroirs, assomma les serveurs. Paul Éluard, Georges Sadoul, René Char, le couple Aragon-Triolet se retrouvèrent au poste de police de la rue de la Gaîté. Existerait-il une mémoire des lieux ?
     Reste le théâtre, celui du monde, comme disait Shakespeare. La comédie y finit en tragédie.

 

Le comédien

 

Les Empereurs, les Rois, les Princes et les Reines,
De pourpre revêtus, et le sceptre à la main,
Sont des flammes dressées se consumant en vain :
Un souffle les éteint, puis la mort les entraîne.

Mais ils vivent pourtant chaque soir sur la scène
Dans les cris et le sang, par rang de droit divin :
Ils ont l’âme et le corps du comédien qui vainc
L’angoisse du repas de la dernière cène.

Qu’êtes-vous donc, seigneurs, bourgeois ou vagabonds,
Qui naissez dans le noir de tous nos à-quoi-bon ?
Rien d’autre que l’étoffe où sont tissés nos rêves.

Et votre courte vie par le sommeil s’achève
Quand le comédien chante enfin le requiem
Qui dit : Totus Mundus agit Histrionem.

 

(Le domaine. 12 sonnets accordés à Shakespeare. La fugitive)

 

                           


 

 - Vendredi 11 octobre 2013

Voix

 

     Jean Cocteau est décédé voilà cinquante ans aujourd’hui, le 11 octobre 1963, à Milly-la-Forêt, près de Paris. La mort du poète ne passa pas inaperçue, mais elle n’eut pas un retentissement aussi considérable qu’on aurait pu l’attendre, car la veille, le 10 octobre, venait de mourir à Grasse la chanteuse « réaliste » Édith Piaf et cet événement apparut tellement plus important à la presse, que la disparition de Jean Cocteau fut relativement reléguée dans l’ombre du deuxième plan.
      Cinquante ans plus tard, la disproportion est pire. Pendant des jours, des semaines, la presse, la radio, la télévision ont consacré des articles et des émissions au cinquantenaire de la mort d’Édith Piaf (« toujours vivante ») et à peu près passé sous silence la commémoration de Cocteau. Édith Piaf fut une grande artiste ; Jean Cocteau simplement un poète, une distinction qu’il a toujours revendiquée. Il a placé sous le signe de la poésie non seulement ses recueils, mais son cinéma, ses dessins, son théâtre – sa vie.
      C’est Cocteau qui parlait de « la grande vague de velours noire » qui nous submergeait quand Édith Piaf chantait, de cette voix vibrante où d’autres voix s’entendaient, celles du malheur, de la tristesse, des duretés de la vie – de l’amour aussi, cette voix si émouvante que Boris Vian disait qu’elle nous ferait encore pleurer en chantant l’annuaire du téléphone. Jacques Prévert lui a écrit un magnifique poème, Cri du cœur (musique d’Henri Crolla), qu’elle interpréta superbement : «  C’est pas seulement ma voix qui chante / c’est d’autres voix une foule de voix… » (Histoires, 1963). Regretter qu’on ait négligé l’œuvre de Jean Cocteau n’entraîne pas le dédain d’une interprète exceptionnelle, ni celui de la chanson, un art différent de la poésie, mais un art populaire réel (quand il s’agit bien de chansons et non pas de magmas confus mâchonnés en pseudo-américain sur fond de casseroles à pleins décibels).
      En réalité, ce n’est pas seulement Cocteau qui est oublié, c’est la poésie toute entière qui a disparu dans les journaux, la radio, la télévision, dans ces « moyens de masse » qui ne reflètent plus que l’inculture satisfaite de leurs propriétaires et de leurs serviteurs. Ces moyens-massue nous assomment. On nous matraque.
      Et pourtant, que n’a-t-on pas dit et écrit sur Cocteau, ses scandales, son snobisme, ses mœurs, ses talents, ses trucages de films, ses fameux aphorismes ! On cite régulièrement :

« La poésie est une religion sans espoir ».

« Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité ».

« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi ».

     Avec de telles assertions, la poésie n’est pas fréquentable, car elle n’est pas vendable dans notre société de lucre, de finances, de profits, de veaux d’or, de paradis fiscaux peuplés de diables ayant flanqué à la porte les anges de Cocteau.

 

Qui veut faire l'ange

 

Derrière un boqueteau
Laissant son bilboquet,
L'ange de Jean Cocteau
A tiré le loquet.

Stèles


               

- Mardi 1er octobre 2013

 

Destinées

 

 

 

     La publication récente d’un riche numéro du Bulletin des Amis d’Alfred de Vigny que je viens de lire nous permet de vérifier une fois de plus la pertinence du jugement de Georges Gusdorff : « le romantisme fait élection de domicile dans le domaine de la nuit » (Le Romantisme, Payot, 1993). S’appuyant sur cette constatation, Bérangère Chaumont étudie « Le lieu et le moment nocturne dans l’œuvre de Vigny », nous permettant ainsi de retrouver l’un de nos plus grands poètes, un peu négligé peut-être aujourd’hui, mais dont les vers comme la pensée philosophique sont d’une richesse qui nous ferait défaut si nous l’oubliions. Le poète des Destinées a toujours ses admirateurs, comme le montre L’Association des Amis d’Alfred de Vigny qui vient de perdre, hélas, André Jarry (1925-2012), l’un des meilleurs spécialistes de Vigny, auteur de la dernière édition de ses œuvres dans la Pléiade.

 

     André Jarry était l’un des plus grands esprits de notre temps, d’une intelligence, d’une finesse, d’une générosité, d’une culture peu communes. Il me remit le Prix Alfred de Vigny en 2001. Il se trouve que j’ai eu la chance de recevoir quelques prix littéraires, mais jamais aucune « réception » comme celle-ci (même à l’Académie française). La présentation que fit André Jarry de ce livre et de son éditeur fut un modèle de clarté, d’érudition et de parfaite compréhension. Elle témoigna du soin extrême de ce grand chercheur qui, pour un metteur en page de petite importance, avait passé plusieurs jours de recherches à la Bibliothèque nationale, avait lu, médité et parfaitement présenté une œuvre plutôt modeste. Belle leçon de conscience et d’honnêteté intellectuelle.
     Alfred de Vigny me fut d’abord connu par sa Mort du loup, apprise par cœur, et récitée à l’école primaire. Si aucune œuvre de Vigny n’a plus été inscrite au programme de l’agrégation depuis 1980, ce qui dénote un coupable abandon universitaire, une véritable trahison poétique, ses poèmes Le cor et La mort du loup sont restés dans la mémoire des enfants de jadis, avec d’autres trésors.
     Il faut savoir qu’un enfant sortant de l’école primaire en ces temps reculés – voilà plus de soixante-dix ans – connaissait par cœur de très nombreux poèmes de diverses époques, depuis un rondel de Charles d’Orléans, jusqu’à des poèmes de Paul Fort ou de Francis Jammes (peut-être), d’Albert Samain (sûrement), mais en passant, évidemment, par La Fontaine, Hugo, Musset, Nerval, Verlaine, quelques autres, et ce n’était pas si mal, malgré certaines faiblesses un peu trop moralisantes (Laprade ou Déroulède, oui, mais peu importe). Ceux qui pouvaient alors suivre les Cours complémentaires (une minorité) enrichiraient ensuite ce premier trésor. Tous garderaient en mémoire quelques beaux poèmes.
     Il faut savoir aussi que le département de la Seine (englobant alors, à juste titre, Paris et des banlieues populaires qu’on n’avait pas encore séparées si ce n’est rejetées) offrait aux élèves des écoles primaires des cours de musique dont la modestie (une heure par semaine mais par un professeur compétent) n’empêchait pas la richesse. Quittant l’école primaire après la deuxième année du Cours moyen ou après le Cours supérieur, l’élève connaissait sans doute très peu de solfège, mais il chantait. J’ai gardé de mon école primaire laïque L’Hymne à la joie de la Neuvième symphonie de Beethoven, le chant à la gloire de la musique de La Flûte enchantée de Mozart, La truite et Le tilleul de Schubert, Le laboureur des Saisons de Haydn, La barcarolle des Contes d’Hoffman  d’Offenbach, etc., sans oublier La Marseillaise (obligatoire au Certificat d’Études) – le tout en français, bien entendu, car nous comprenions ce que nous chantions, dans des traductions que j’ai pu, par la suite, juger excellentes, notamment celles de Samazeuilh pour Schubert, et les paroles des trompettes d’Aïda de Verdi (je n’ai compris que bien plus tard qu’elles avaient dû être ajoutées). J’avoue que je fredonne encore ces « morceaux favoris ». Personne alors n’avait le snobisme de la langue d’origine. Il est vrai que de toute façon les chanteurs dits « classiques » bredouillent aujourd’hui un machouilli international qui n’appartient à aucune langue, et que les opéra français, chantés dans notre langue par des apatrides, sont incompréhensibles.
     On pourrait ainsi faire le décompte du viatique donné jadis à chaque élève de l’école primaire, y compris les réservoirs qui fuyaient, les trains qui se croisaient à des heures impossibles, les sous-préfectures brouillées, les vases mal-communicants ou les bizarretitudes qui passaient dans de sadiques dictées. Quand je pense que j’ai quitté le Cours supérieur en sachant extraire des racines carrées et accorder tous les participes passés des verbes pronominaux réfléchis ou réciproques !…
     Allez, je le reconnais : tous ces enfants d’ouvriers, d’employés, de petites gens, relégués dans de sinistres banlieues, malgré la pauvreté, les privations ou la misère n’étaient vraiment pas des « défavorisés ».

 

 

Le petit enfant au tablier noir

 

Le petit enfant au tablier noir
La foule des gens le flot des trottoirs
Puis les murs fermés la cour de l’école
La course les jeux chat et pigeon-vole
Gendarmes voleurs c’est lui qui s’y colle
Le maître savant la craie les cahiers
Les doigts hésitants tachant le papier
Les cartes aux murs les vieux encriers
Grammaire et calcul la chanson des tables
Leçons et devoirs réciter les fables
Livres et crayons au fond du cartable
Tout apprendre pour enfin tout savoir
Le petit enfant au tablier noir
Qui se regardait au fond du miroir
Devenir un autre en restant le même
Celui qui rêvait et voulait qu’on l’aime
Celui qu’enchantaient les mots des poèmes
Parcourant le monde au hasard des vers
Écrivant rimant à tort à travers
Ce chant délivrant tout un univers
Et la source vive où jaillit la vie
Et la vie toujours par la vie suivie
D’autres yeux d’enfants que la vie convie
Si loin si perdu l’enfant du passé
Une croix d’honneur et le cœur blessé
Le liséré rouge est-il détressé
Malgré tant d’années son ombre persiste
Dans son sarreau noir je sais qu’il existe
Il est toujours là silencieux et triste
Je le reconnais quand il vient s’asseoir
Au fond du jardin près de moi le soir
Le petit enfant au tablier noir.

 

Ombres légères, élégies.
La Maison de Poésie, 1999.

 

                                 


- Lundi 9 septembre 2013

 

Poésie, à travers l’espace et le temps

 

 

 

     Au cours élémentaire de l’école bilingue de Djakarta (Indonésie), l’institutrice fait apprendre l’un de mes poèmes. Elle ne sait pas que deux de ses élèves sont mes arrière-petits-enfants. Comme la version qu’on leur donne ne paraît pas sûre, leur mère me demande une version « authentique », rapidement envoyée grâce à Internet. Poésie en voyage…

 

     Après la France, la Chine, la Russie, le Japon, etc. le plus souvent en traductions, l’Indonésie en version originale. Le vrai plaisir, en ce cas, plus que la présence poétique à Djakarta, c’est la qualité familiale de ces deux élèves. Il est vrai que l’un de leurs cousins, autre arrière-petit-fils, a dit un jour qu’il n’était pas content que j’aie écrit des poèmes qu’il lui fallait apprendre par cœur. C’est vrai que cet exercice peut poser quelques problèmes.

 

     Une de mes petites-filles, lors de sa scolarité, a dit un jour à son institutrice que le poème qu’on lui présentait avait été écrit par son grand-père. L’institutrice a demandé à la mère d’éviter que son enfant raconte de tels mensonges. D’ailleurs, il est bien connu que tous les poètes sont morts.

 

     Une autre, toujours à l’école, a déclaré en rencontrant un poème de Victor Hugo que l’auteur était un ami de son grand-père. Après enquête, on s’est aperçu qu’elle parlait du poète Bernard Lorraine, qui venait de me rendre visite, et qu’elle avait cru qu’il s’agissait de V. H. Il fallut bien, hélas !, la détromper. Dommage.

 

     En dehors de ma famille, j’ai passé ma vie professionnelle avec des enfants puis des adolescents. Double chance. On dit toujours que les poètes « ont gardé l’esprit d’enfance », façon polie de les considérer comme restés un peu demeurés. En fait, ils sont d’anciens enfants, comme tout le monde, et ils l’ont un peu moins oublié que tout le monde. Mais ils ont bien, eux aussi, rassurons-nous, tous les défauts de la banalité adulte. Et les qualités. Et la faculté d’assembler les mots.

 

     Les poèmes font de longs voyages dans le temps et dans l’espace. Ainsi les chants composés par Ossian, un barde plus ou moins mythique qui vivait en Écosse entre le IIIe et le Ve siècles. Transmis oralement, ses chants furent recueillis dans les Hautes Montagnes écossaises par James Macpherson et sa version anglaise fut publiée en 1760, puis traduite en français par Letourneur en 1777. Parmi ces poèmes, Le chant de Selma séduisit Alfred de Musset qui en donna une traduction en vers, en 1838 : Invocation à l’étoile du soir. En 1939, un élève du Cours Moyen de l’école primaire de La Garenne-Colombes apprit par cœur « Pâle étoile du soir, messagère lointaine… ». Je me récite encore de temps en temps ce poème, plus de seize siècles après sa création.

 

     Tant que des enseignants (instituteurs devenus par inflation grenouillarde « Professeurs des écoles ») continueront à faire apprendre des poèmes « par cœur », la poésie, ainsi confiée au cœur du peuple enfant, ne disparaîtra pas. Chacun garde toute sa vie au fond du cœur cet enchantement des mots,  des sons et des images qui l’accompagne au long de son chemin – un instant de beauté qui s’associe à son enfance.

 

Associations

 

À l’association des parents des rêves
Ce sont les enfants qu’on inscrit

Enfants charmants enfants
Vos chants s’effrangent sur les grèves
Aux lisières d’or de la vie.
Vos pas légers inscrivent sur le sable
À peine une piste à peine un passage
À la bordure de la mer
Avec les vôtres c’est mon pas
Que le flux a tôt recouvert
La vague bat
La mesure du cœur
Un flot qui naît un flot qui meurt
Mais j’entends encor vos voix dans le vent
Vos refrains vos fugues vos chants
Comme un contrepoint aux laisses du temps
À peine un appel un murmure à peine
La voix de l’aurore à travers la mienne
La voix de l’oracle à jamais perdu
La voix du temps qui n’est plus
Ah qui me lança ce cri dans la nuit
Depuis la grève aux sables d’or
Avant que le flot ne m’enlève
Je me livre encore
À la voix du rêve inspirant mes lèvres

 

Le fil d’or.


                                            

 


- Jeudi 5 septembre 2013.

Chemin parcouru

     Le Monde des Livres, supplément littéraire du quotidien Le Monde. Beaucoup de pages, d’articles d’une évidente intelligence (il est vrai spécifiquement journalistique), des photos, des dessins, etc. On sent les tentacules des pieuvres de l’édition qui poussent leurs productions pas à pas, page à page, celle consacrée, par exemple, à Amélie Nothomb, une personne bien sympathique qui a écrit deux autobiographies plaisantes à lire. Rien sur la poésie. La presse la plus bavarde est poétiquement muette.

     La Maison de poésie a publié en quelques années  plus de  cinquante recueils inédits, des anthologies (y compris celles regroupant de jeunes poètes de moins de vingt-cinq ans), des études, des documents, etc. Tout cela, signalé et étudié par les revues spécialisées. Plusieurs de ces ouvrages ont reçu des Prix littéraires (dont un de l’Académie française). Rien dans la grande presse nationale ou régionale, ni dans les magazines, ni à la radio. Pas un seul article.

     En décembre 1954, je publiai mon premier recueil de poèmes avec Louis Rocher. Ce livre avait beaucoup de handicaps : il était signé de deux auteurs différents (ce qui ne se fait jamais en poésie), jeunes, totalement inconnus, avec un titre repoussoir (Poèmes pour les ouvriers et les autres), publié par une maison d’édition spécialisée dans la catholicisme social (Les Éditions ouvrières) et envoyé anonymement à divers journaux sans avoir détaché aucune attachée de presse (et je crois bien, même, sans « prière d’insérer »).

     Premier résultat : dès la semaine suivante, ce monstre mal léché et mal présenté était recensé dans les pages littéraires du Monde par l’un de ses meilleurs spécialistes littéraires, qui ne savait rien de nous et dont nous connaissions à peine l’existence.

     Deuxième résultat : quelques jours plus tard, un article du journal L’Humanité prenait comme titre l’un des vers du poème Escalier de service : « Les ascenseurs des beaux quartiers ne mènent pas aux chambres de bonnes ».

     Troisième résultat : On vendit suffisamment d’exemplaires pour que l’éditeur accepte un deuxième recueil, Les Feux de l’espoir.

     On mesure le chemin parcouru. À reculons. Comme disait presque Apollinaire dans son Bestiaire : « Littérature, ô mes délices / Vous et moi nous nous en allons /Comme s’en vont les écrevisses, / À reculons, à reculons ».

 

Napalm ou pluie qu’est-ce que ça fait ?
Cyclone ou brise quelle différence ?
Le monde a toujours le même sens :
Pétrole, caoutchouc, riz ou blé.

Poèmes pour les ouvriers et les autres.

 *

La prière au critique

 

Pardonnez, ô Seigneur, mon intrépidité !
J'ose lever vers vous en mon obscurité
Le modeste recueil de mes pauvres poèmes.
Je supplie à genoux votre grandeur suprême
De daigner recevoir ce livre avec bonté,
Peut-être de l'ouvrir et de le feuilleter.
Je sais que vous avez d'autres choses à faire,
Que je suis bien hardi, que j'aurais dû me taire,
Que vous êtes si haut que mon espoir est vain,
Que je ne suis, Seigneur, qu'un petit écrivain,
Tandis que Votre Grâce est le puissant Critique.
Je suis le ver obscur, l'humble crotte de bique.
Vous êtes un oracle, un chef, un demi-dieu.
Moi, je suis le gêneur, le fâcheux et l'odieux.
S'il se pouvait pourtant, Seigneur, que Votre Grâce
Puisse faire à mon livre une petite place
Dans ses comptes-rendus, textes sublimes, purs,
Où vous déterminez d'un œil subtil et sûr
Le poids de l'avenir où votre génie sonde
Ce que seront la vie, la poésie, le monde,
Je me consolerais, je m'y suis résolu,
De savoir, que, Seigneur, vous ne l'aviez pas lu.

Mes Bêtes noires

                   

 

-22 août 2013.

Insalubrités

    

     À l’occasion du procès d’un ex-dirigeant chinois, on interroge à la radio Jean-Luc Domenach, sinologue réputé. Je pense à son père, Jean-Marie, que j’ai connu et fréquenté à la revue Esprit dont il était secrétaire de rédaction et où il assurait l’animation des « groupes Esprit ». Deux ou trois circonstances particulières me reviennent en mémoire.

     Je l’avais invité à venir dîner. Ma femme et moi, jeunes mariés, nous habitions dans l’îlot insalubre n°13 une petite pièce unique située dans la vaste cour d’une ancienne ferme du Passage Prévost. Les aménagements étaient spartiates : un cabinet pour vingt familles, l’eau arrivait dans la cour par un seul robinet, les eaux usées étaient jetées dans un caniveau pour aller on ne savait où. Jean-Marie Domenach vint à moto (son mode de déplacement habituel) dans la nuit tombante, et il me demanda, en regardant le décor, s’il pouvait laisser sa moto dans la cour. J’avais compris son inquiétude, assez courante chez les visiteurs extérieurs, et j’avais une réponse toute prête, déjà utilisée, d’une grandiloquence très calculée : « Mais, Jean-Marie, ici, ce ne sont pas des voyous. Ce sont simplement des pauvres ». Il ne nous serait même pas venu à l’esprit de nous baptiser « défavorisés »… Ni eau courante, ni drogue. De pauvres gens…

     Plus tard, un soir de 1968, je devais interroger en public Jean-Marie Domenach sur les révoltes étudiantes. C’était pendant le « Journal parlé » que Luc Decaunes animait alors au Théâtre de l’Est Parisien. Domenach et moi avions dîné ensemble dans un petit restaurant du coin pour préparer cette conversation publique, manifestement risquée. Nous étions sur la scène, la salle était bondée, les étudiants y étaient majoritaires. Domenach avait été un jeune Résistant d’un grand courage. Il en était resté plutôt gaulliste. Ses positions n’avaient rien de démagogiques. Au contraire. Il fit face à une salle hostile, qui protestait, criait, nous injuriait ; nous avions heureusement de forts micros. À un moment, la séance devint si houleuse que les machinistes du théâtre se rapprochèrent pour faire une barrière si nécessaire. Ce ne le fut pas. À la fin de l’interview, Domenach eut le dernier mot. Debout, superbe, face à la salle déchaînée, il tonna : « Et quand vous criez « C.R.S. S.S. ! », moi qui sais ce que c’est, je peux vous le dire, si vous aviez crié ainsi devant les véritables S.S., à la seconde même, vous étiez morts ! ». Et dans les coulisses, il me dit : « Moi, j’aime bien m’affronter ainsi à une salle hostile »…

     Je le retrouvais encore, plus tard, à la Commission culturelle de je ne sais plus quel Plan (le quatrième peut-être) dont je faisais partie au titre ronflant « d’expert » nommé par le Premier ministre. Jean-Marie Domenach était secrétaire. Pierre Emmanuel, Président, nous annonça un début d’après-midi qu’il venait de déjeuner avec le Président de la République (Georges Pompidou) et que celui-ci venait de décider entre le fromage et la poire la création d’un Musée à Beaubourg. Un peu estomaqués de ce fait du Prince après quelques mois de travaux studieux des manants de la Commission, nous fûmes quelques-uns à nous contenter de faire préciser : « Hors enveloppe, évidemment ? ». Pierre Emmanuel parut hésiter, mais il affirma que les sommes nécessaires ne seraient pas prises sur « notre » budget. À vrai dire, je ne sais pas ce qu’il advint budgétairement par la suite. Je fus de ceux qui firent inscrire des réserves sur le rapport de la commission. Cette expérience, et quelques autres, me permirent de juger et de fuir les nuées bourdonnant autour du Pouvoir.

 

Les marronniers de l’avenue
ont le sourire de l’automne
et peu à peu ils abandonnent
leurs feuilles comme des rêves perdus.


Aux balcons, des fleurs et des sourires de femmes,
des rideaux bien tirés
sur la chaleur des tapis et des cadres.
La table est mise,
cristal et porcelaine,
et les rince-doigts pour la sauce du poulet.

C’est Dimanche
et le linge sèche aux fenêtres des cours.

La misère du monde
claque au vent de la ville,
au fond des cours des beaux quartiers,
aux lucarnes des chambres de bonnes ;
la misère du monde
claque au fond des cœurs.

Poèmes pour les ouvriers et les autres.

 

               

 

 

- 3 août 2013.

Prostitution de la Sagesse

     Jean-Pierre Faye, poète médiocre mais grande intelligence (ceci explique peut-être cela) montre que « soixante-dix ans après, il faut enfin admettre que ce sont trois grands esprits philosophiques qui ont fait le lit d’Hitler » (Le Monde daté du 4 août). On peut se demander si ce sinistre trio était vraiment constitué de « grands esprits ». Mais en dénonçant enfin Martin Heidegger (1889-1976), Carl Schmitt (1888-1985) et le trop célèbre Ernst Jünger (1895-1998), trois apôtres de « l’État total » et de la « Profession de foi en Adolf Hitler », Jean-Pierre Faye, avec la jeunesse de ses quatre-vingt-huit ans, dénonce du même coup les idolâtres français de ce trio infernal qui, ayant survécu aux horreurs de la guerre, put se réunir tranquillement en 1955 pour fêter l’anniversaire de Jünger. Un « philosophe », cet Heidegger qui louangeait Hitler en 1935, en remarquant que « le vrai et unique Fürher fait signe dans son être vers le domaine des demi-dieux… » ? Que le porteur d’un brassard à croix gammée ait été considéré comme « un ami de la sagesse », voilà qui juge bien des philosophes et peut-être, même, la philosophie.

     Claude Roy raconte que se trouvant par hasard dans le même wagon que Paul Claudel, il constata que pendant tout le voyage entre Lyon et Paris, le poète n’avait fait que consulter des cours de la Bourse. Jean-Pierre Faye constate que « la langue hitlérienne » du philosophe « prend la portée dérisoire d’une “science de l’Être”, d’une ontologie ». Ou plutôt d’une « honte au logis ». La différence entre l’être et le paraître reste un beau sujet de réflexion appliqué aux poètes comme aux philosophes. Et à leurs épigones.

 

L’héritage

 

J’ai vu revenir de l’enfer
Hors des griffes de Lucifer
Ces hommes qu’on avait offerts
Aux Molochs de l’Apocalypse
Ces visages ayant souffert
Plus jamais en moi ne s’éclipsent.

Résistants des Nuits et Brouillards
Dans vos défroques de bagnards
Pour qui pour quoi jeunes vieillards
Aviez-vous risqué votre vie ?
Pour que se brisent les poignards
Sur les libertés asservies.

Et bien plus tard il a suffi
Qu’un histrion bancal se fit
Le chantre exalté du profit
Pour que la foule se soumette
À ce bonimenteur bouffi
En invoquant Saintes Sornettes.


Aujourd’hui combien sommes-nous
À nous ressouvenir de vous
Quand votre image se dissout
Au fond pâli de nos mémoires
Et vous mourrez tous avec nous
Vous n’êtes plus que de l’histoire.


Ombres légères.


                   


 

- 31 juillet 2013.

La passagère

 

     C’est sous le nom de Jean Madiran, l’un de ses nombreux pseudonymes, qu’est mort aujourd’hui Jean Arfel, à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Dans sa revue Itinéraires, il m’avait jadis cité et attaqué pour un article que j’avais publié dans la revue Masses ouvrières. Être ainsi dénoncé par ce maurassien pétainiste enfrancisqué pendant l’occupation allemande était un honneur. Il s’affirmait « antidémocrate, antirépublicain, antisémite et antimaçonnique » (Olivier Biffaut, dans Le Monde du 29 mai 1990). Il m’accusait d’avoir été stipendié par Mao Tsé Toung. Amusant… Pitoyable !

     En réalité, cet article n’avait été payé par personne, même pas par Masses ouvrières, trop pauvre pour rétribuer ses collaborateurs. Cette revue de l’Action Catholique Ouvrière était alors dirigée par mon ami le Père Marie-Jean Mossand, dont mieux vaut évoquer le souvenir lumineux que celui d’un obscur antisémite. Marie-Jean Mossand était un prêtre d’une foi à toute épreuve, un homme d’un très grand courage et d’une admirable droiture. Il venait d’une famille de paysans francs-comtois d’une grande noblesse roturière. Il aimait rappeler que son père se découvrait quand il semait le blé. Marie-Jean Mossand aimait la poésie : c’est lui qui fit publier mon  premier recueil aux Éditions ouvrières où je devais, par la suite, diriger plusieurs collections, dont la célèbre « Enfance heureuse » qui publia beaucoup de poètes contemporains et modifia ainsi le paysage poétique de l’école. Marie-Jean Mossand possédait une grâce précieuse et rare : il arrivait à dénouer les conflits les plus serrés, à démêler les nœuds gordiens sans les trancher, à clarifier les plus obscures situations. Une anecdote à ce sujet, parmi de nombreuses tout aussi étonnantes :

     Un jour d’hiver froid, venteux, pluvieux, vêtu d’un costume civil, il revenait en voiture d’une conférence prononcée en quelque séminaire, quand il aperçut une jeune fille transie et pitoyable qui faisait « du stop » sur le bord de la route. Il la fit monter dans sa 2CV, la fit parler un peu, devina beaucoup, et lui demanda où il devait la laisser dans Paris. « À Montmartre », dit-elle, sans plus. Elle ne connaissait manifestement pas la capitale. On avait dû lui donner l’adresse d’un bistrot quelconque où elle serait prise en main. À l’abri dans la voiture, à petite vitesse, il lui fit visiter Montmartre, faisant remarquer la vision effroyable des prostituées peu vêtues, grelottant sous la pluie, surveillées par des types patibulaires. Elle renonça à Montmartre, sans savoir où aller. Il l’amena dans un immeuble où logeaient des prêtres, la fit dîner, lui donna une chambre, la laissa dormir – et réfléchir. Quand son jeune confrère aumônier rentra un peu plus tard, il lui dit : « J’ai mis une belle fille dans ton lit ; nous allons nous débrouiller pour cette nuit ».

     Le plus difficile restait à faire : Jean-Marie Mossand se mit en rapport téléphonique avec la Supérieure de la maison-couvent-refuge-prison d’où s’était échappée la fugueuse. Le Grand Jeu était en cours : police, justice, gendarmerie… « Ma Mère, j’ai pris en charge l’une de vos brebis »… Il avait obtenu que la jeune fille revînt d’elle-même au bercail ; il obtint qu’elle fût reprise sans sanction ni opprobre.

     En d’autres horizons, on parlerait de « ce diable d’homme ». Ce ne serait vraiment pas l’expression qui conviendrait. L’Église canonise (quel mot !) des vedettes pontificales de télévision. L’humble passage du miracle lui reste souvent inaperçu.

     Aujourd’hui, pour faciliter un beau projet immobilier, on envisage de démolir, dans le bas de Montmartre, la chapelle de sainte Rita, patronne des causes désespérées, où viennent parfois mettre un cierge et prier des femmes que personne n’a prises en stop sur la route.

 

                  

 

 

- 26 juillet 2013.

Grenouilles

 

     Au Yémen, une petite fille de onze ans a réussi à s’enfuir de sa famille qui voulait la marier de force. Réfugiée chez son oncle, elle s’est adressée à ses parents, et, grâce à Internet, elle a ému le monde entier, en clamant sa révolte et en revendiquant sa liberté d’être humain. Un courage admirable. Une grande dignité.

    Je pense à Eugène Guillevic, poète d’un passé perdu, qui me racontait en se rengorgeant qu’il avait été invité par l’émir du Yémen qui l’avait véhiculé en Rolls sur les quelques kilomètres de route d’alors – en hommage au génie de sa « poésie », qui lui avait valu une notoriété inexplicable pour moi. Après deux recueils acceptables (Terraqué et Terre à bonheur), il avait publié d’innombrables ouvrages où quelques lignes de prose tronçonnée pseudo-philosophico-mets-ta-physique où tu peux, évoquaient effectivement page après page les déserts du Yémen. Gallimard vendait alors assez bien le vide aride de ses blancs. Pour suivre le mot d’ordre de « poésie nationale » un moment lancé par Aragon, il avait composé quelques sonnets en alexandrins, publiés avec d’admirables dessins de Boris Taslisky. J’en ai gardé le souvenir d’un vers inoubliable : « En France, on fait du sucre avec la betterave »… Et du navet avec l’aragonaderie.

     Et du coup, je pense à cet autre dont les charmants poèmes écrits d’une plume légère avaient alors la grâce des ailes de tulle des libellules (aujourd’hui, il écrit avec un fer à repasser), qui revenait, lui, d’Irak où il avait été invité par Sadam Hussein, et qui se trémoussait d’aise en m’exhibant la montre décorée que le tout-puissant Président lui avait offerte avec son effigie : il portait au poignet la face moustachue du sanglant souverain d’alors qui lui souriait en lui donnant l’heure.

     Ô poètes !... Vous qui vous conférez vous-mêmes cette dignité… Essayez de la mériter…

 

Un minimaliste inspiré

 

Le célèbre poète va
De cocktail en foire, en colloque,
Il pérore, il bave, il débloque,
Il a cent bras comme Çiva.

Il a cent mains qui l'accompagnent,
L'une saisit les petits fours,
Caviar ou saumon tour à tour,
Une autre est là pour le champagne.

Une main pour le baise-main,
Encore une autre pour les fesses
Des plus charmantes poétesses,
Roses de bonheur (c'est humain).

Une main pour le téléphone,
Une autre pour dédicacer...
Mais on n'en a jamais assez
Quand on est quelqu'un en personne.

Une autre main vient s'accrocher
Sur l'épaule d'un journaliste;
Une autre écarte l'arriviste
Qui tente en vain de s'approcher.

Bien subventionné, le poète
N'y va pas par quatre chemins :
L'inspiration lui prend la main.
Elle est là ! Ça vient ! Il s'apprête !

Il se retire à petits pas;
Un dernier verre. Il virevolte,
Il salue de mains désinvoltes :
La vraie Poésie n'attend pas !

Ôtant sa perruque et ses bottes,
Le grand poète au front plissé,
Penché sur son papier glacé
Y pose ses petites crottes.

Mes Bêtes noires

 

              

 

 

- 16 juillet 2013.

Indélébile

 

     Anniversaire de la Rafle du Vel’d’Hiv’ au cours de laquelle, en 1942, 7 000 policiers et gendarmes français ont livré 13 152 juifs (dont 4 115 enfants) aux Allemands, sur ordre du régime de Pétain.

     On a démoli ce vieux vélodrome d’hiver, pour des raisons d’urbanisme a-t-on affirmé un peu trop fort, mais, Shakespeare l’avait déjà dit, il y a des taches qui ne s’effacent pas.

     75 000 juifs de France furent livrés aux Allemands.

 

Un inconnu

 

Nous sommes condamnés en évoquant l’histoire
À dérouler la litanie des noirs tyrans,
Alexandre, César, Napoléon, les grands
Ravageurs de la terre, ivres de leurs victoires,

Hitler jetant les juifs aux fours des crématoires,
Staline et son goulag, aux morts indifférent.
L’histoire a retenu les noms des conquérants,
Le sanglant palmarès des assassins notoires.

Mais toi, mon pauvre ami, qui sait encor ton nom ?
Je témoigne aujourd’hui pour Jacques Salomon
Dans Paris asservi par une horrible faune,

Lorsque pour obéir à l’ordre des bourreaux
Nous prenions le dernier wagon dans le métro
Avec nos quatorze ans et ton étoile jaune.

 

*

 

Sans fleurs

 

Je viens de ce temps-là. Je ne pardonne pas.
Comme il écrit des vers, on croit que le poète
N’a que douceur en tête et l’âme toujours prête
À toujours bénir pour absoudre à chaque pas.

On croit qu’il doit chanter le bon le vrai le bien
Comme si gentiment Arthur de Charleville
Offrant ses fleurs à Théodore de Banville…
Moi, de ces temps de chien, je ne pardonne rien.

On ne fait pas renaître, hélas, ceux qu’on aimait
En exerçant sur leurs bourreaux notre vengeance.
Mais qu’on ne compte pas sur ma lâche indulgence.
Poète ou pas, je ne pardonnerai jamais.


Ombres légères.

                     


- 17 juillet 2013.

Ne jamais oublier

 

     Mort d’Henri Alleg qui a subi la torture infligée par des soldats français en Algérie en 1957 et qui l’a révélée dans son livre La Question (1958), qui fut interdit, saisi, dénoncé – en vain.

     Alleg n’a jamais trahi la France. Mais le tortureur, si. On sait qui c’était. On connaît son nom. Mais il est amnistié.

     Par chance, on peut encore, aujourd’hui, dénoncer Ravaillac qui n’a jamais été amnistié, lui.

 

                                                    

 

 

Dans la Forêt des fées

Conte musical.

 

Texte de Jacques Charpentreau. Musique de Max Pinchard.

Pour soliste, chœur d’enfants ou d’adultes à l’unisson, récitant et ensemble instrumental.

 

     Une représentation de ce conte a été donnée Vendredi 15 juin 2012 à l’auditorium de l’École Alsacienne, à Paris, par des Classes de chant choral du Conservatoire municipal du 14e arrondissement de Paris (une centaine d’enfants), sous la direction de Cécile-Lana Martin. 

     Ce conte, qui comprend quinze parties, avait été créé en 1991 à Petit-Couronne, Grand-Couronne et Évreux.

     En voici deux extraits :

 

L’esprit du feu

 

Mon temps est si court !
Je saute, je cours,
Et de bûche en bûche,
Au fond du brasier,
Mon corps extasié
Jamais ne trébuche.

 

Je m’amuse dans
Cet enfer ardent
Et je t’ensorcelle,
Captivant tes yeux,
J’étoile les cieux
De mes étincelles.

 

Sans repos ni paix,
Je change d’aspect,
Je flambe, je chante,
Et le bois gémit
Des pleurs où j’ai mis
Le feu que je hante.

 

Lorsque je m’endors,
Une traînée d’or
Cache mes merveilles.
J’aurai même sort
Si demain encor
Ton souffle m’éveille !

 

*

 

Lettre de la Belle-au-bois-dormant

 

Serait-ce de vous que je rêve
En ce lit depuis si longtemps ?
C’est peut-être vous que j’attends,
Comme en avril monte la sève.
Éveillez-moi mon cher printemps.

 

Qu’enfin la dormeuse se lève,
Mains tremblantes, cœur palpitant,
Que la jeune fille d’antan
Devienne femme et que s’achève
Cette longue nuit de cent ans.

 

Je suis la toujours nouvelle Ève
Qui vous espérait tant et tant.
Ce siècle ne fut qu’un instant,
Car j’ai rêvé de vous sans trêve.
C’est votre baiser que j’attends.

 

 *****

 

Allemagne

 

Un peu d’argot…

 

     En juin 2012, la poésie de Jacques Charpentreau était présente lors d’un très sérieux colloque universitaire international d’argotologie organisé à Innsbruck par le département de Philologie romane de cette Université et la Faculté des Sciences humaines et Sociales de Paris-Descartes (Sorbonne).

     Marina Tikhonova, de l’Université de Smolensk (Russie) y a présenté un rapport sur les éléments argotiques dans la poésie contemporaine pour les enfants. Elle y a analysé plusieurs poèmes du recueil de Jacques Charpentreau, La Banane à la moutarde (Nathan, 1986), en particulier le vocabulaire de l’argot scolaire.

Le bain

 

Dans la baignoire, j’ai vidé
Tous les shampoings que j’ai touillés,
J’ai fait plonger, malgré sa frousse,
Mon petit frère, et j’ai crié :
« Maman ! Viens voir ! le petit mousse ! »

Puis j’ai tiré la courte-paille
Et j’ai dit : « Tu seras mangé ! »
Depuis, le petit mousse braille :
Il sera dur à digérer…

*

Un bon petit cœur

(Devinette)

 

En quittant mon amie Sandrine,
Je lui ai souhaité « Bonne angine » ;
Mais à l’affreux Maximilien,
J’ai susurré : « Porte-toi bien ! »

            Pourquoi ?

 C’est parce que demain matin,
En classe on a une interro,
Sandrine restera au chaud,
Chez elle, avec un bon bouquin,
Et l’ignoble Maximilien
Viendra récolter un zéro.


La Banane à la moutarde. Poèmes abominables pour enfants plus ou moins sages.

Nathan, 1986.

 

*******

Mozambique

 

     Le Centre culturel franco-mozambicain organise une exposition de photos sur la ville, avec la participation de l’ambassade de France au Mozambique et au Swaziland.

     Le calligramme de Jacques Charpentreau, Message de la ville en poésie sera reproduit dans le catalogue.

 

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Jacques Charpentreau, Paris des enfants.L'École des Loisirs, 1978.

 

**********

Russie

 

     Marina Tikhonova, Professeur à l’Université de Smolensk, vient de publier dans une revue scientifique un article intitulé : « La petite rose des fables » de Jacques Charpentreau : les fables modernes pour les enfants d’aujourd’hui.


*

Un album russe

      Un album illustré de poèmes français traduits en russe, à l'intention des enfants, vient de paraître en Russie. Le traducteur, Mikhaïl Yasnov, est lui-même un célèbre poète et un fameux traducteur.
     On trouve dans ce beau livre des œuvres de cinq poètes français, dont Jacques Charpentreau qui ouvre le recueil en grande vitesse.

     Poèmes traduits : Paris, Les trottoirs, Chez le coiffeur, Les antennes de télévision, Les pigeons, Les gens, Les moineaux, Les mannequins, Le marché aux sorcières.


Les mannequins

 

Vêtus de soie, vêtus de laine,
De nylon, de coton, d’indienne,
Les mannequins sourient et prennent
La pose, comme les statues,
Dans la vitrine devenue
Le musée du coin de la rue.

Jacques Charpentreau

La Ville enchantée. L’École.

 

Jacques Charpentreau en patinette               

 

 

- Monsieur, Monsieur, quelle heure est-il ? Traduction : Mikhaïl Yasnov. Illustrations : Mikhaïl Bytchekov. Éditions Detgiz, Moscou.
     Poèmes de Jacques Charpentreau, Jean-Luc Moreau, Lise Mathieu, Robert Vigneau, Jacqueline Saint-Jean.

 

 ***

  L'école en russe

 

Jacques Charpentreau, L'école. Ouvrage scolaire russe.

 

 

 

Thèse de Lena Lartchenkova

 

Résumé de la thèse de Lena Lartchenkova consacrée à l'analyse du style de Jacques Charpentreau (Université de Smolensk et Moscou, 2007).

 

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Chine

 

Le chant du monde

 

« Aime-moi » dit la feuille au vent qui la caresse,
L’oiseau chante « aime-moi » vers le soleil levant.
Et l’étoile à la nuit, la vague à l’océan,
Les bois, les prés, les champs, tout ce qui vit, sans cesse,
Tout murmure « aime-moi », en un immense chœur.
Et dans ce chant du monde, « aime-moi » dit mon cœur.

Ce que les mots veulent dire.


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Le chant du monde, traduction en chinois.
Jiang Huosheng, Anthologie de la poésie française du Moyen Âge à nos jours. Pékin, 1996.


 

anthologie chinoise           Vœux chinois


Anthologie chinoise. Présentation de Jacques Charpentreau (extrait).
Jiang Huosheng, Vœux de nouvel an à Jacques Charpentreau.


 alt

Cachet de Jacques Charpentreau.

 

**********

 

Du Danemark

 

Cher Monsieur Jacques Charpentreau,

 

     Un petit bonjour du Danemark, d'un professeur de français qui vient de finir deux semaines de travail sur la poésie,  avec des jeunes de quatorze ans, ayant moins d'un an de français.

     On a lu votre poème L'école – après avoir travaillé avec Desnos et Jacques Prévert. Les élèves ont bien travaillé avec les structures et  le rythme des “modèles”.  À la fin ils ont écrit des poèmes sur des tableaux de Magritte et des photos de Doisneau.

     La poèsie est une source immense – elle attire des enfants et ouvre un monde des pensées et des sentiments. La poésie d'une langue étrangère sera  pleine de sensualité – articulation, pronunciation, intonation –  le son, le rhytme – les mots nous donnent des goûts. On joue !

     Je vous envoie trois poèmes des enfants pour vous remercier de votre inspiration.


Cordialement,


Helle Denckert de Visme
Toftevangskolen
Birkerød
Danmark

22 juin 2012.

 

La maison

 

Dans notre monde, il y a
Des mers, des maisons par milliers,
Des oiseaux, des hommes, des pays,
Et puis mes yeux, mes yeux qui veulent
Tout voir.

 

Dans notre pays, il y a
Des cygnes, des auteurs,
Des forêts, des expériences,
Et puis mes yeux, mes yeux qui veulent
Tout voir.

 

Dans notre ville, il y a
Des quartiers, des autos,
Des écoles, des options
Et puis mes yeux, mes yeux qui veulent
Tout voir.

 

Dans ma maison, il y a
Des meubles, de l’amour, des photos,
Des fleurs, de la confiance,
des membre de la famille
Et puis mes yeux, mes yeux qui
Se ferment.

Émilie


Ce poème a été inspiré par L'école (texte dans la rubrique Groupe scolaire de Saint-Hilaire-des-Loges).

 

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Canada

 

EXAMENS DANGEREUX


     En Alberta, province de l’ouest du Canada, un de mes poèmes vient de faire partie d’un examen du French Language Arts, pour le Diplôme de l’Alberta Education.
     Ce n’est pas la première fois qu’un de mes écrits est ainsi soumis à la sagacité (et à la peine) des candidats. Cet honneur m’entraîna de menues difficultés voilà quelques années.
     L’un de mes textes fut ainsi proposé au commentaire du baccalauréat (épreuve de français). Il s’agissait d’un extrait particulièrement mal-pensant.

 

    On a dit qu’avec les poubelles de la France des millions de misérables des pays pauvres pourraient se nourrir. Cette idée est si révoltante qu’on les laisse mourir de faim pour ne pas les humilier. Les chats français mangent des produits alimentaires spéciaux (certains fabriqués en Allemagne, la voilà l’Europe unie contre la misère), tandis que les enfants d’Asie et d’Afrique souffrent de la famine. On ne peut tout de même pas envoyer des rations pour chat à l’affamé inconnu. Un jour, il aura son tombeau. Pour l’instant, on ne sait pas comment faire, on ne sait pas quoi faire. Stupides d’impuissance, nous sommes et nous restons, tout en nous apitoyant sur la souffrance qui, grâce aux moyens de masse, devient un spectacle. (Une société en toc. Éditions ouvrières, « Caliban », 1969).

 

Société en toc

 

     Ce texte provocateur inspira certains candidats et en décontenança d’autres. En particulier dans ma Vendée natale où j’étais en vacances.
     Le problème, c’était que certains recalés rendirent ce texte bizarre responsable de leur échec.
     En ces temps-là, on servait l’essence à l’automobiliste venant s’ap-provisionner (aujourd’hui, que le client se débrouille ; on mesure le chemin parcouru dans notre dégringolade…), ce qui constituait un petit travail intéressant pour un jeune homme en vacances désirant gagner un peu d’argent. Un recalé du bac, par exemple. Je n’osais même plus me présenter à la pompe où le jeune homme officiait, silencieux, sombre, ruminant sa défaite, et se demandant encore ce qu’on pouvait bien tirer d’un texte aussi stupide.
     J’avoue que je n’en sais rien.

 

Le Coin de table.Janvier 2013.


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À mes anciens élèves

 

     Nous sommes allés à l’école et au collège ensemble, chaque jour pendant trente-huit ans, et cela crée des liens. Combien étiez-vous ? Beaucoup. Au moins 2 000. Peut-être 2 500. Je ne sais pas, je ne vous ai pas comptés, car, comme dit la formule célèbre, « quand on aime, on ne compte pas ».

     Évidemment, vous n’étiez pas les mêmes. Mais j’ai toujours essayé d’aider tout le monde et chacun d’entre vous.

     Maintenant, certains m’écrivent, d’autres évoquent et confient aux mailles du filet d’Internet leur scolarité de jadis, temps merveilleux et difficiles, enfance et adolescence de vous tous, devenus hommes et femmes, beaucoup avec des enfants, tous ayant vieilli (et moi donc !) au long du parcours de la vie – quelques-uns, hélas, déjà disparus.

     Tout cela me touche beaucoup, et je vous en remercie, même si je ne peux pas répondre à tout le monde.

     À vous tous, ce petit salut du souvenir de notre commun temps d’école que d’autres continuent.

J. C.

*

     Je ne peux pas décemment placer ici quelques-uns des mots élogieux reçus ou lus sur un écran. Mais j’y suis très sensible, et ils font partie des Consolations aux misères de ma vie, comme disait Jean-Jacques Rousseau. Et d’ailleurs, ils y étaient déjà.

 

 

Quelques consolations aux misères de ma vie

 

Les sanglots longs des violons de Paul Verlaine
La voix de Jacques Douai chantant File la laine
Mon gros Victor Hugo feuilleté au hasard
La Symphonie Haffner
d’Amadeus Mozart
M’éveiller le matin comme le jour se lève
En souriant encore à quelque absurde rêve
Chaque jour dépouiller Le Monde et regretter
Le vieux journal de Beuve et de Viansson-Ponté
Ne pas être dans son Carnet nécrologique
Savourer une blague importée de Belgique
La première hirondelle et le premier lilas
Déguster un carré – ou deux – de chocolat
Écouter le pinson le merle et la mésange
Guetter au soir furtif le passage des anges
Voir frémir de désir les moustaches du chat
Sentir l’odeur des foins que mon voisin faucha
Après un long conflit le succès des grévistes
Un Ronsard découvert par un vieil archiviste
Sainte Anne
de Vinci mon petit Manessier
Écrire quelques vers Lire un bon policier
Tenir très court en laisse Internet et sa clique
Savourer les clichés d’un pantin politique
Un soleil de printemps timide et velouté
Une déculotté d’un peuple d’enfootés.
Monet Nerval Messiaen Guillaume Apollinaire
Villon Rouault Musset dans mon antiphonaire
Traiter de « vieil idiot » un jeune écervelé
Étagère ou sonnet me mettre à bricoler
Être salué gaiement par un ancien élève
Au Jour des Rois glisser au plus jeune la fève
Découvrir un poète à son premier recueil
Ne pas faire la sieste au fond de mon fauteuil
Au soir de canicule arroser les parterres
Relire Les Copains et Les Trois Mousquetaires
Tailler un vieux rosier Planter un réséda
Recevoir un recueil de Goffette ou Réda
Une voix nue d’enfant récitant un poème
Un signe de bonheur venu de ceux que j’aime
L’infinie nullité d’un show présidentiel
Après l’averse voir se lever l’arc-en-ciel
Mon nom sur l’école à Saint-Hilaire-des-Loges
Revoir mes grands-parents en remontant l’horloge
Malgré mon vieux visage et les rides des ans
Recevoir un sourire inconnu d’un passant
Et dans la litanie de mes bonheurs de vivre
Avoir pu ce matin oser écrire : À suivre.

 Jacques Charpentreau, Ombres légères. Élégies. La Maison de Poésie, 2009.

 

À leur tour


     Les activités des anciens élèves de Jacques Charpentreau ont été diverses, dans des domaines professionnels très différents, en France et à l’étranger. Certains écrivent et publient des recueils poétiques. D'autres sont peintres.

 

 

 

Bernard Joubert, Ange, 2004. Huile sur toile.

 

***

 

 

Bouaziz

 

Alain Bouaziz. 1996.

 

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Gilles Le Saux

 

- Gilles Le Saux vient de publier Le Chant de Merseger.

(Oasis des artistes. ISBN : 978-2-918339-83-0). 100 p.

     Le nom de la déesse égyptienne Merseger signifie « celle qui aime le silence », et ce serait un paradoxe pour un poète, si le chant de la poésie n’avait pas besoin, justement, pour s’élever et déployer ses charmes, de s’appuyer sur ce silence à faire en nous. Ce recueil riche de culture sait aussi glisser quelques poèmes fantaisistes, voire coquins, tout aussi séduisants. Il s’ouvre sur des sonnets inspirés avec bonheur par les mythes antiques.

 

Galatée

Galatée, Galatée, aimée de Polyphème,
Pourquoi te lamenter et verser tant de pleurs ?
Pourquoi meurtrir ton sein et jeter ta douleur
Aux quatre vents marins comme le grain qu’on sème ?

Tes cheveux dénoués flottant sous le diadème,
Ta robe déchirée, ta mortelle pâleur
Reprochent alentour le poids de ton malheur
Au peuple des mortels et jusqu’aux dieux eux-mêmes.

Qu’est-il donc devenu, Acis au teint de miel
Dont le chant amoureux t’enlevait jusqu’au ciel ?
Il te serrait si fort tout à l’heure enlacée.

Ne crains pas son oubli, il veut toujours te plaire :
Sous une pierre il gît, son beau corps fracassé
Mais au flanc du rocher sourd une source claire.

 

     Le recueil est dédié, entre autres dédicataires, À Monsieur Jacques Charpentreau, poète et pédagogue, mon professeur de lettres au Collège de la rue du Moulin-des-Prés, qui m’a, il y a bien des années, dévoilé secrets et arcanes de l’alchimie poétique, initié à ressentir la musicalité des vers, la brillance des images et surtout les mots qui sont derrière les mots.


*

Patrick Deny

    

Un autre recueil apporte avec ses poèmes une émotion particulière au lecteur :

- Patrick Deny, Comme la truite sous la pierre. Préface de Guy Thomas.

(L’Harmattan, « Collection Cabaret ». 5-7, rue de l’École Polytechnique. 75005 Paris). 184 p. 17 €.

    

     On est toujours un peu ému en ouvrant le recueil d’un jeune poète, et plus encore lorsqu’il a prématurément disparu et que le recueil est posthume. Et davantage quand on l’a connu adolescent. Patrick Deny (1948-1991) fut mon élève et dix ans après sa mort m’arrive ce livre qui vient d’être publié par l’association qui prolonge son œuvre, regroupant des poèmes inédits jusque là. Il avait écrit et il interprétait des chansons dans la meilleure tradition du genre, d’autres les ont chantées aussi, comme le fit Isabelle Aubret. Sa poésie, d’une grande générosité, est tantôt en vers libres, tantôt en vers plus réguliers, toujours sensible et juste, le poème tâchant de débusquer cette poésie cachée « comme la truite sous la pierre ». Les poèmes sont ici dans l’ordre chronologique des évocations de sa vie, de son enfance à ses derniers temps dans le Jura. En voici un inédit, non daté, retrouvé par hasard dans un livre de son ancien professeur.

 

Apprends

 

Apprends à regarder ta femme
À l’écoute de la vie simple.
Apprends le jour et les saisons
Les couleurs, les formes, le monde.
Partage le pain de ton crâne !
Apprends la vérité des autres
Apprends un peu à faire l’amour
Avant d’en vouloir au monde entier.
Apprends à donner.
Sois orgueilleux quand tu donnes.
Oublie le faux-semblant des mots.
Ni dieu – ni maître,
Seulement les hommes et toi.
Cherche, travaille, pense
Et travaille !
Alors, mon camarade,
Alors,
On fera ta révolution.

 

 

      Gilles Le Saux              Patrick Deny              Dos de C. Deny

 

 

*

Gérard Lemeunier

 

L’un des récents poèmes de Gérard Lemeunier :

 

 

Harcèlement

 

Le cœur est là brisé
Entre quatre murs blindés
Le geôlier dit ce n’est pas sa faute
Si le capitaine a jugé

Le regard se fuit de jour en jour
Le geôlier ne dit pas que c’est fait pour
Mais il supprime la ration
Et le vide se fait autour

Au zénith l’estomac demeure fermé
Les mots sur la table abîmés
Les nourritures une à une s’affadissent
Le geôlier reste là bras armé

La parole n’est pas connue du geôlier
Il ne croit à la force de la volonté
Et si les pleurs atteignent sans doute la lucidité
Lui ne connaît que l’arme de l’inquisition.


Gérard Lemeunier

 

*

Vincent Absil

    

     Créateur du groupe Imago, Vincent Absil continue une excellente carrière d’auteur-compositeur-interprète de chansons françaises, dans un style personnel influencé par la musique country  américaine.

 

   1. Disque d'Absil                      2. Disque Absil

 

*

Franck Goldberg

           

     Franck Goldberg, qui vit actuellement au Canada, a relaté sa vie, ses périples, dans une autobiographie particulièrement riche et émouvante, Les Enfants rouges.

 

************

 Comment fait-on un livre ?...

 

... et comment devient-on poète ? C'est ce qu'Anne-Sophie Baumann s'est demandé et elle vient de l'expliquer dans un bel ouvrage bien illustré où Jacques Charpentreau apparaît au milieu des livres de la Maison de Poésie à Paris et entouré de lutins facétieux.

De la conception d'un livre jusqu'à la bibliothèque, on peut y suivre toutes les étapes qui mènent à un lecteur intéressé.

 

- Anne-Sophie Baumann, Comment fait-on un livre ? Éd. Tourbillon. 221, boulevard Raspail. 75014 Paris. Cartonné, ill. tout en couleur. 46 p. 10,90 €.

 

 

Jacques Charpentreau au milieu des livres

 

 

*****

 Art poétique

 

De la clarté avant toute chose

 

Amincir l'albâtre des vers
Jusqu'à voir le jour au travers
Que la lumière s'y repose
Et décourage toute glose.

 

De la musique avant toute chose

 

Ouvrir grand la cage des vers,
Écouter les oiseaux de l'air
Chanter avec les mots qui volent
Une romance sans paroles.

 

De l'émotion avant toute chose

 

Laisser en soi frémir les vers
Du chant secret de l'univers :
À l'âme une autre âme confie
Douceurs et douleurs de la vie.

 

Jacques Charpentreau, Le papillon sur l'épaule.

La Maison de Poésie, 1997.

 

 

***

 

Informations télévisées

 

J'entends les cris, je vois le sang,
Au coin des rues ceux qu'on égorge,
Le massacre des innocents
Que le sniper caché descend,
Ceux qu'on livre aux marteaux des forges.

 

Comme vous je suis impuissant
À tirer ces damnés du gouffre.
Pauvres visages grimaçants,
Je les vois, les regarde sans
Pouvoir aider ces gens qui souffrent.

 

La mort au mufle mugissant
Éclaire à son gré cette geôle
De son œil vert phosphorescent.
Si loin, l'amour, triste passant,
Un papillon sur son épaule.

 

Jacques Charpentreau. Le papillon sur l'épaule.

La Maison de Poésie, 1997.

 

***

 

L'enfant du temps

 

Une petite main d'enfant
Laisse couler les grains de sable
Du temps qui fuit inexorable
Et disparaît en triomphant.

 

Un enfant qui joue sur la plage
Entre ses doigts coule le temps
Et tout au fond du ciel s'entend
La chanson d'un oiseau volage.

 

Passent les jours passent les nuits
Au blanc ressac les rochers s'usent
Qu'importe à l'enfant qui s'amuse
L'océan soumis près de lui.

 

Une coulée d'astres, d'atomes,
Les mondes dorés dans sa main,
Hier aujourd'hui ou demain,
Il est le maître du Royaume.

 

C'est lui qui veille et nous défend
Les cœurs battent, les astres roulent,
La vie éternelle s'écoule
D'une petite main d'enfant.

 

Jacques Charpentreau. Ombres légères.

La Maison de Poésie, 2009.

 

***

 

L'hérésie

 

De petits bourgeois au bel âge
À grands coups de Lautréamont
L'avaient meurtrie de leurs sermons
Et de leurs crachats au visage.

 

Son nom même était un outrage
Elle traînait dans les bas-fonds
Ne se montrant pas, comme font
Les maudits cachant leur naufrage.

 

Nous sommes quelques-uns encor
À chercher dans notre athanor
Les restes de cette hérésie.

 

Et parfois de nos mots grisés
Nous trouvons au fond du creuset
L'or secret de la poésie.

 

Jacques Charpentreau. Ombres légères.

La Maison de Poésie, 2009.

 

 

***

 

Le tigre

 

Toujours les mêmes mots et les mêmes images
Aller-retour des vers sans heurts et sans accrocs
L'espace ouvert en vain au-delà des barreaux
Le tigre du poème acculé dans sa cage.

 

Ah ! qu'il rugisse enfin et qu'éclate sa rage !
Qu'une main le libère et qu'il plante ses crocs
Dans la chair bien nourrie des sinistres bourreaux
Qui règnent sur le monde et partout le saccagent !

 

Et que l'élégie pleure aussi parmi les morts
Tous les assassinés pour le pétrole et l'or
Les sans-pain les sans-voix les vaincus sans ressources.

 

C'est pour eux qu'aujourd'hui passé le temps des pleurs,
Ses yeux verts flamboyant, d'une nouvelle ampleur
Dans la jungle du temps le tigre prend sa course.

 

Jacques Charpentreau. Ombres légères.

La Maison de Poésie, 2009.

 

***

 

Au vent des révoltes


Le vent qui gifle l'hirondelle
La gêne dans son vol léger.
L'air épais alourdit ses ailes,
Et chaque souffle est un danger.

 

Pourtant l'air est l'allié fidèle
Qui la porte et lui donne appui
Quand brille sa noire étincelle :
L'oiseau ne peut voler sans lui.

 

L'espace infini se révèle
À tous nos espoirs exilés
Quand on voit sur le vent rebelle
L'oiseau du rêve s'envoler.

 

Jacques Charpentreau. Mes Bêtes noires.

Inédit.

 

                                                             

 

JACQUES CHARPENTREAU

Ouvrages disponibles à la Maison de Poésie

 

- LA MER L'AMOUR. 88 p. 10 €.

- MUSÉE SECRET. Illustrations de Luce Guilbaud. 96 p. 10 €.

- LE CHANT DE LA LUMIÈRE. 112 p. 10 €.

- LE VISAGE DE L'ANGE. 96 p. 10 €.

- LE PAPILLON SUR L'ÉPAULE. 128 p. 10 €.

- LA PART DES ANGES. 96 p. 10 €.        

- LA FUGITIVE 104 p. 10 €.

- LA ROSE DES FABLES. 96 p. 18 €.

- STÈLES. 2007. 30 p. 5 €.

- *LA PETITE ROSE DES FABLES. Illustrations de l’auteur. 50 p. 10 €.

- OMBRES LÉGÈRES. 80 p. 16 €.

* Convient aux enfants.

 

La Maison de Poésie. SPF. 16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris.

Chèque au nom de Jacques Charpentreau. Participation aux frais d’expédition : + 2 €.

 

 

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Courrier : Jacques Charpentreau, La Maison de Poésie.

Société des Poètes Français.

16, rue Monsieur-le-Prince. 75006 Paris.

 

lamaisondepoesie@gmail
 

Mise à jour le Mercredi, 22 Octobre 2014 08:40